
Au-delà de la salle de classe : la transformation numérique de l’Association Bab Rayan et l’avenir de l’éducation marocaine

Cartographier l’évolution du système éducatif marocain
Le Maroc fait face à un défi structurel majeur : son système éducatif évolue aujourd’hui à deux vitesses. L’éducation constitue depuis longtemps une priorité nationale, comme en témoigne l’investissement de 6,0 % du PIB consacré au secteur en 2023 — un niveau nettement supérieur à la moyenne de l’OCDE, établie à 4,9 %. Cet engagement a permis de poser des bases solides, mais l’atteinte de résultats équitables sur l’ensemble du territoire demeure un enjeu central.
La question n’est plus seulement celle des montants investis, mais de la capacité à transformer ces ressources en environnements d’apprentissage réellement efficaces.
Les évaluations nationales soulignent des disparités persistantes entre zones urbaines et rurales, notamment en matière de qualité de l’enseignement, d’infrastructures et de préparation au numérique. Ces écarts sont particulièrement visibles en matière de maintien scolaire : alors que plus de 90 % des jeunes femmes âgées de 15 à 17 ans sont scolarisées en milieu urbain, ce taux chute à 39 % dans les zones rurales.
Ces constats illustrent les contraintes structurelles qui limitent l’impact plein des réformes engagées, notamment la Vision stratégique de la réforme 2015–2030.
La formation des enseignants demeure au cœur de ces enjeux. Si la loi 51.17, adoptée en 2019, a fixé un objectif ambitieux de recrutement et de formation de 200 000 enseignants d’ici 2030, la réforme en est encore à ses débuts et ses effets nécessiteront du temps pour être pleinement évalués. Le renforcement de la formation initiale et du développement professionnel continu sera déterminant pour que les nouveaux investissements se traduisent par des améliorations concrètes en classe.
Une initiative de la diaspora en action
Dans ce contexte national, mon expérience au sein de Ta’leem Trust constitue un exemple modeste mais révélateur de la manière dont les initiatives communautaires peuvent répondre à des besoins concrets sur le terrain. Depuis quatre mois, je vis à Casablanca et m’engage dans un projet qui me tient profondément à cœur : élargir l’accès à l’éducation pour des enfants qui en sont privés.
J’ai fondé Ta’leem Trust, une ONG éducative enregistrée au Royaume-Uni en tant qu’association caritative. Sa mission est d’accompagner des enfants marocains défavorisés vers une éducation de qualité. Cette démarche s’inscrit pleinement dans l’Objectif de Développement Durable n°4 des Nations unies, visant une éducation inclusive, équitable et accessible à tous.
En tant que Juif marocain, contribuer au pays d’origine de mes grands-parents revêt une signification particulière. Cette relation est ancrée dans une histoire forte : durant la Seconde Guerre mondiale, alors que la France de Vichy subissait l’influence nazie, les autorités tentèrent de contraindre le roi Mohammed V à déporter la population juive du Maroc. Environ 250 000 citoyens auraient été envoyés vers les camps de concentration. Le Roi s’y opposa fermement, déclarant : « Il n’y a pas de Juifs au Maroc, il n’y a que des sujets marocains. » Cette position sauva un quart de million de vies.
Le judaïsme enseigne la valeur de Hakarat HaTov, la gratitude, qui invite à reconnaître le bien par les paroles mais aussi par l’action. Guidé par ce principe, j’ai ressenti le devoir de rendre à ce pays ce qu’il a donné.
Avant la création de Ta’leem Trust, mes séjours au Maroc se limitaient au tourisme, aux pèlerinages juifs dans des zones rurales et aux vacances familiales. Lors de ces voyages, je voyais régulièrement des enfants d’environ dix ans vendre des fruits au bord des routes. Je me demandais pourquoi ils n’étaient pas à l’école. C’est à ce moment-là que j’ai compris la nécessité de m’engager dans un projet éducatif au Maroc.
L’impact de Ta’leem Trust au cœur de la salle de classe
Ta’leem Trust poursuit deux objectifs principaux : lever des fonds pour fournir du matériel scolaire et proposer un enseignement direct. J’ai collaboré avec l’Association Bab Rayan, un orphelinat-école situé à Casablanca.
Entre septembre et décembre 2024, j’y ai enseigné les mathématiques, l’anglais et le français à des élèves âgés de 9 à 13 ans, ainsi que des cours d’éducation financière destinés aux jeunes de 15 à 18 ans.
Face aux difficultés d’engagement des élèves dans des cours reposant uniquement sur un tableau blanc et un feutre, j’ai décidé d’orienter les fonds collectés vers des outils numériques. Grâce à la mobilisation de la diaspora marocaine et des communautés judéo-marocaines, plus de 11 000 dollars ont été levés. Ces fonds ont permis l’acquisition de plus de 30 iPads et ordinateurs de bureau, contribuant ainsi à la transformation de l’environnement d’apprentissage numérique de Bab Rayan.
Si mon engagement pédagogique à Casablanca est désormais achevé, l’action de Ta’leem Trust se poursuit. Un nouveau partenariat avec le Beth Habad du Maroc permettra de soutenir d’autres initiatives éducatives et d’encourager des jeunes judéo-marocains à s’engager régulièrement comme bénévoles au sein de l’orphelinat.
Perspectives pour le système éducatif marocain
Parmi les pistes prometteuses figure l’élargissement des opportunités de formation professionnelle par la coopération internationale. L’organisation d’une conférence annuelle d’échanges pédagogiques à Rabat, Casablanca et Marrakech pourrait réunir des enseignants marocains et leurs homologues européens et nord-américains. La collaboration entre enseignants est reconnue comme l’un des leviers les plus efficaces d’amélioration pédagogique, en particulier dans un cadre transnational (Hattie, 2012). Une telle dynamique soutiendrait directement les objectifs de la loi 51.17 en renforçant l’accès à une formation continue de qualité.
Une autre voie réside dans une mobilisation plus stratégique de la diaspora marocaine, dont le potentiel en matière de technologie, de formation et de ressources éducatives est déjà manifeste. Ta’leem Trust en offre une illustration concrète. Des programmes structurés pourraient canaliser les compétences marocaines dans l’enseignement, la technologie, la finance ou la gestion scolaire, notamment à travers :
- une plateforme de partenariat éducatif de la diaspora sous l’égide du ministère de l’Éducation nationale ;
- des subventions ciblées pour des projets de transformation numérique portés par la diaspora ;
- des incitations pour permettre à des enseignants de la diaspora d’intervenir ponctuellement dans les écoles publiques.
Enfin, un enjeu clé demeure : s’assurer que la transformation numérique améliore réellement les apprentissages. Cela implique d’investir non seulement dans les équipements, mais aussi dans la formation à la pédagogie numérique, afin que les enseignants puissent intégrer efficacement la technologie dans la conception des cours, l’évaluation formative et la différenciation pédagogique. L’intégration de ces compétences dans les instituts de formation et le développement de formations continues alignées sur les objectifs numériques de la Vision 2015–2030 constituent des étapes essentielles.
Ce que j’ai observé à Bab Rayan s’inscrit dans une dynamique nationale plus large : l’articulation entre politiques publiques et initiatives citoyennes. Ta’leem Trust entend poursuivre et élargir son action, et sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, la vision d’un système éducatif marocain plus équitable et riche en opportunités apparaît de plus en plus accessible.
Bibliographie
CSEFRS (2019)
Rapport sur l’éducation inclusive au Maroc.
Conseil Supérieur de l’Éducation, de la Formation et de la Recherche Scientifique.
Disponible à l’adresse :
https://www.csefrs.ma/wp-content/uploads/2019/05/Rapport-e%CC%81ducation-inclusive-Fr.pdf
(Consulté le 6 décembre 2025).
Hattie, J. (2012)
L’apprentissage visible pour les enseignants : maximiser l’impact sur les apprentissages.
Routledge.
Morocco World News (2020)
« Se souvenir du roi Mohammed V : le monarque révolutionnaire du Maroc ».
Morocco World News, 19 mai.
Disponible à l’adresse :
https://www.moroccoworldnews.com/2020/05/70190/remembering-king-mohammed-v-moroccos-revolutionary-monarch/
(Consulté le 8 décembre 2025).
Morocco World News (2021)
« L’accès à l’éducation pour les filles rurales marocaines progresse de 34 points en 20 ans ».
Morocco World News, 18 octobre.
Disponible à l’adresse :
https://www.moroccoworldnews.com/2021/10/53906/access-to-education-for-rural-moroccan-girls-jumps-34-points-in-20-years/
(Consulté le 10 décembre 2025).
OCDE (2021)
Regards sur l’éducation.
Éditions OCDE.
Oxford Business Group (2020)
« Des progrès constants : la demande pour l’enseignement privé continue de croître alors que le Parlement adopte une nouvelle loi-cadre ».
Disponible à l’adresse :
https://oxfordbusinessgroup.com/reports/morocco/2020-report/economy/steady-progress-demand-for-private-schooling-continues-to-grow-as-the-parliament-approves-the-highly-anticipated-new-framework-law
(Consulté le 9 décembre 2025).
Policy Center for the New South (2016)
La formation des enseignants et l’avenir de l’éducation au Maroc.
Disponible à l’adresse :
https://www.policycenter.ma/sites/default/files/OCPPC-PB1614vEn_0.pdf
(Consulté le 7 décembre 2025).
TheGlobalEconomy.com (2023)
Maroc : dépenses d’éducation en pourcentage du PIB.
Disponible à l’adresse :
https://www.theglobaleconomy.com/Morocco/Education_spending/
(Consulté le 7 décembre 2025).
