Les jardins suspendus du Livre : comment le monde arabe a façonné la bibliothèque comme espace public (IXᵉ–XIIIᵉ siècles)

Les bibliothèques arabo-islamiques médiévales occupent une place singulière dans l’histoire mondiale de la culture. Contrairement aux grandes bibliothèques de l’Antiquité – Alexandrie, Pergame, Antioche –, qui furent des institutions royales ou sacerdotales, souvent fermées, réservées aux lettrés de cour ou aux prêtres, les bibliothèques nées en terre d’islam entre le IXᵉ et le XIIIᵉ siècle ont constitué, pour la première fois, des espaces publics du savoir. Leur fonction n’était pas seulement de conserver les textes : elles les mettaient en circulation, formaient des lecteurs, accueillaient des étudiants, et offraient des lieux où l’on lisait et discutait en commun. La bibliothèque devenait un instrument de la cité, presque une institution civique.

Bagdad, matrice de la bibliothèque publique

L’exemple le plus emblématique demeure Bagdad, capitale abbasside fondée en 762. Dès le règne d’al-Maʾmūn (813–833), la ville abrite la célèbre Bayt al-Ḥikma (« Maison de la sagesse »). Longtemps fantasmée comme simple centre de traduction, elle apparaît dans les sources arabes – notamment dans le Fihrist d’al-Nadīm (m. 995) et le Kitāb Ikhbār al-ʿUlamāʾ bi Akhbār al-Ḥukamā d’Ibn al-Qifṭī (m. 1248) – comme un complexe savant où se côtoyaient traducteurs syriaques, médecins persans, mathématiciens indiens et philosophes musulmans.

La Bayt al-Ḥikma comportait des salles de lecture, un scriptorium, des dépôts de manuscrits, et parfois même des observatoires astronomiques. Surtout, elle était ouverte : les lecteurs extérieurs, étudiants ou lettrés locaux, pouvaient consulter les manuscrits et assister à des lectures publiques (maǧālis). Dimitri Gutas a montré, dans Greek Thought, Arabic Culture, que nombre de traductions et de copies produites dans cette institution circulaient en dehors d’elle, et qu’une partie importante de la population instruite de Bagdad y avait accès.

Cette « ouverture » ne doit pas être idéalisée, mais elle constitue une rupture conceptuelle : la bibliothèque devient un lieu urbain, et non un dépôt réservé. Les tensions politiques, les débats théologiques et les refondations doctrinales de l’époque passent par cet espace.

Le modèle fatimide : Le Caire et la « Maison du Savoir »

Au XIᵉ siècle, un second modèle s’impose avec la fondation de la Dār al-ʿIlm (« Maison du Savoir ») du vizir fatimide al-Ḥākim au Caire en 1005. Dans ses Khiṭaṭ, al-Maqrīzī (m. 1442) décrit cette institution comme une bibliothèque dotée de dizaines de milliers de manuscrits, auxquels tout lecteur pouvait accéder gratuitement. Les visiteurs recevaient papier, encre, calames et pupitres – une innovation majeure. Des maîtres en théologie, droit, grammaire et philosophie y donnaient des cours publics. La Dār al-ʿIlm ne servait pas l’État : elle servait la connaissance.

Les musulmans sunnites, chiites, juifs et chrétiens s’y rencontraient. Le lieu n’était pas un centre doctrinal, mais une plateforme du savoir, un espace éducatif intentionnellement non confessionnel. Les Fatimides, en assurant l’accès universel aux livres, poursuivaient un projet politique : faire de la connaissance un vecteur de légitimité. Mais l’effet fut plus large : la bibliothèque devint un espace social.

L’Andalousie : Cordoue, la cité des livres

Au même moment, en Occident islamique, la bibliothèque omeyyade de Cordoue, enrichie par le calife al-Ḥakam II (961–976), rassemblait plusieurs centaines de milliers de manuscrits. Son catalogue aurait dépassé les 40 volumes. Les chroniqueurs d’al-Andalus – Ibn Ḥazm, Ibn Bashkuwāl, Qāḍī Ṣaʿīd al-Andalusī – décrivent une ville où les librairies, les ateliers de copie, les bibliothèques privées et publiques formaient une véritable république du livre.

Contrairement aux scriptoria monastiques contemporains d’Europe, fermés et spécialisés, Cordoue se caractérisait par une diffusion horizontale du livre : manuscrits vendus dans les souqs, livres circulant entre lettrés, bibliothèques ouvertes à des étudiants modestes. L’accès au livre n’était pas seulement un privilège : c’était une composante de la vie urbaine.

Le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest : bibliothèques d’enseignement et bibliothèques familiales

Au Maghreb, la bibliothèque de Fès rattachée à la Qarawiyyīn (IXᵉ–XIIᵉ siècles) fonctionnait comme un lieu d’étude et de consultation. Muḥyī al-Dīn Ibn al-ʿArabī (m. 1240), dans ses récits autobiographiques, évoque ses heures de lecture dans les bibliothèques publiques et privées de Séville, Fès et Marrakech.

Plus au sud, les bibliothèques privées de Tombouctou, aux XVe–XVIᵉ siècles, décrites par John Hunwick et Mauro Nobili, poursuivent cette tradition en l’adaptant au Sahel : collections familiales ouvertes aux étudiants, prêt de manuscrits, location, diffusion par copies locales. Le livre devient un instrument de transmission intergénérationnelle, un symbole de respectabilité savante, mais aussi un bien économique.

Les bibliothèques comme « démocraties savantes »

Un trait fondamental distingue ces bibliothèques du modèle antique : elles ne visent pas seulement à conserver ou à légitimer le pouvoir politique. Elles fonctionnent comme des institutions urbaines, parfois financées par des fondations (waqf), destinées à rendre la lecture accessible.

Ibn Khaldūn, dans la Muqaddima (« Prolégomènes »), insiste sur le rôle de la fréquentation mutuelle dans la progression des sciences. La bibliothèque, dans cette perspective, est un lieu de conversation : on y lit à voix haute, on y commente les textes, on y corrige les exemplaires, on y dispute. Les manuscrits ne sont pas sacrés comme objets : ils sont vivants comme outils.

La culture du livre s’incarne également dans la fabrication du papier, introduit massivement dans le monde islamique dès le VIIIᵉ siècle après la bataille de Talas. Jonathan Bloom, dans Paper Before Print, montre que le papier, moins coûteux et plus malléable que le parchemin, a rendu possibles les grandes bibliothèques urbaines et la diffusion du livre à grande échelle.

Classer le monde : naissance de la bibliographie

Ces bibliothèques ont produit un autre phénomène décisif : la classification. Le Fihrist d’al-Nadīm (988), véritable catalogue universel, recense les livres disponibles à Bagdad et dans le monde connu, organisés par disciplines, écoles, religions. C’est l’un des premiers répertoires bibliographiques de l’histoire. Il témoigne d’une conscience aiguë du livre comme univers structuré, accessible à la recherche.

Les bibliothèques de Damas, d’Alep, de Mossoul, de Nishapur ont également produit leurs inventaires, souvent intégrés à des biographies savantes. L’idée que l’on puisse accéder à des livres en consultant une liste est une innovation.

Une invention globale, non pas une exception

Dire que le monde arabo-musulman a « inventé » la bibliothèque publique ne signifie pas que rien n’existait ailleurs. Mais c’est en terre d’islam, pour la première fois, que la bibliothèque devient un lieu ouvert, un espace d’enseignement, un service public, un instrument de circulation, et un lieu civique où le livre structure la vie collective.

La bibliothèque, dans ce monde-là, n’est ni temple ni trésor : elle est jardin suspendu du livre, espace vivant où les textes poussent, s’échangent, se répondent. Elle annonce, avec plusieurs siècles d’avance, la bibliothèque moderne.

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